Cailhau : Village Millénaire en Occitanie
Situé au cœur du Bas-Razès, petit pays du Languedoc occidental niché dans le bassin du Sou, Cailhau fait partie d’une trentaine de villages fortifiés nommés Castra. Véritable verrou stratégique, il domine la plaine depuis les contreforts de la Malepère.
Tout commence vers 50 avant J.-C., lorsque les ingénieurs impériaux fondent un oppidum de crête sur le Pech du Fort. De là-haut, la vue embrasse tout le Razès, jusqu’à Montréal. Pour protéger cette position, un peu plus bas à l’ouest, une garnison veille en permanence : la Gardie Constadia. (Aujourd’hui la métairie de Lagardie)
La colonisation romaine transforme le terroir en une ruche bourdonnante.
Le Complexe de Monpennedy : Les fouilles menées par M. Revel ont révélé une villa monumentale s’étendant sur plusieurs hectares. Ce palais rural disposait de tout le confort romain : béton de tuileau, placages de marbre et mosaïques raffinées en noir et blanc. On y pratiquait aussi l’artisanat du textile (fusaïoles et pesons).
La Zone Industrielle de la Plaine : Une importante briqueterie y produisait des matériaux de construction. L’archéologue M. Passelac y a identifié des tuiles (tegulae) portant le sceau de l’artisan CANK.
Le Domaine de Popilianum : Appartenant à un notable nommé Popilius, ce vaste domaine agricole a traversé les siècles pour devenir l’actuel lieu-dit Poubeille, prouvant une continuité de culture de plus de 2 000 ans.

Après la chute de Rome, les Wisigoths s’installent sur les hauteurs en 412, fortifiant le point culminant du village actuel. L’église actuelle occupe d’ailleurs probablement l’emplacement de leur ancien château-fort. Malgré les assauts de Clovis en 507 et l’invasion sarrasine en 759, Cailhau reste une place forte convoitée. Le tournant majeur survient le 20 juillet 870 : Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, signe une charte royale faisant don de Cailhau à Oliba II, comte de Carcassonne et du Razès. Cet acte scelle l’intégration du village dans la structure féodale carolingienne.
L’urbanisme de Cailhau se dessine alors en deux phases de défense :
- Le Premier Fossé : Centré autour du lieu-dit « La Motte » (ou « La Cité »), où s’élevait autrefois un Castellum. Ce noyau de 3 850 m² suit aujourd’hui le tracé de la rue des Moulins. Sous le moulin à vent restauré, les archéologues ont retrouvé trois silos médiévaux, coffres-forts de grains du village primitif.
- L’Expansion et la Porte Aiguière : À la faveur d’une poussée démographique au XIIIe siècle, un second fossé vient doubler la surface fortifiée (8 600 m²). C’est alors que l’on bâtit la Porta Aquaria (Porte Aiguière), seul verrou d’une cité protégée par des fossés remplis d’eau. Les maisons neuves s’installant hors des murs prennent le nom de Barri (faubourgs).

En 1088, l’église dédiée à Saint Christophe est consacrée par l’archevêque Dalmace. Mais au-delà de la foi romaine, un autre souffle agite les cœurs : l’hérésie cathare.
La noblesse locale est puissante. En 1159, le seigneur Guillaume II et sa fille Eschairunia président aux destinées du village. Ils renforcent la stature de Cailhau en dotant généreusement les ordres militaires des Templiers et des Hospitaliers.
Le mariage d’Eschairunia avec Roger Izarn, issu de la famille Bataille (coseigneurs de Mirepoix), transforme Cailhau en un centre politique majeur.
Entre 1150 et 1167, Roger Izarn et ses frères prêtent un serment de fidélité au vicomte Trencavel pour le « castello quod vocatur Callavum ». Ils parviennent à maintenir un équilibre précaire entre les puissants comtes de Foix et les vicomtes de Béziers.
En 1191, les chevaliers Guilhem et Raymond de Calhau jurent fidélité au vicomte Trencavel. Mais Raymond Ier est plus qu’un guerrier : parent de l’évêque cathare Bertrand Marty, il est un sympathisant actif de la nouvelle foi.
Le petit nom du village se retrouve partout : Cailhavel de Cailhau, jeune écuyer, accompagne son seigneur auprès des « Parfaits » dans les granges isolées. Même Arnaud de Cailhau assiste aux assemblées libres de Montréal. Cette fidélité se paie par la spoliation.
En 1261, après la Croisade, les frères Durfort tentent de récupérer leurs biens saisis par le Roi. Mais le pouvoir royal maintient la saisie pour « faute d’hérésie », faisant de Cailhau une terre de faidits (seigneurs rebelles).
Trois siècles plus tard, la discorde religieuse revient sous les traits de la Réforme. En 1575, les protestants occupent la place. Le gouverneur de Carcassonne, Laviston, doit intervenir pour délivrer Cailhau et son voisin Alet.
L’année 1586 voit le Vicomte de Mirepoix s’installer dans le bourg alors que la guerre fait rage aux alentours : Montréal est assiégé et le village de Brugairolles est réduit en cendres. La paix ne revient qu’avec l’abjuration d’Henri IV en 1593, laissant une cité meurtrie mais debout.
Aujourd’hui, l’église Saint-Christophe flanquée d’une échauguette en briques rouges du XVIIIe siècle incarne cette résilience. Son clocher carré rappelle le passé militaire du site. Sa toiture unique de tuiles vernissées vertes, dont le secret remonterait à l’expertise céramique mauresque, fut restaurée en 1920 par des artisans de Vallauris pour rendre au village son éclat historique.
Devant la Porte Aiguière (qui fut tour à tour poste de garde, consulat et mairie) se dressait autrefois la Croix du Parvis de l’église (1645). Sentinelle discrète déplacée au XIXe siècle, elle marquait le terme des Rogations. À l’aube, les enfants y semaient des pétales de roses, un dernier geste de poésie sur ce terroir de fer et de pierre qui a traversé deux millénaires sans jamais faillir.
Cailhau aujourd’hui reste le témoin vivant d’une continuité rare, où les fondations romaines supportent encore les serments des chevaliers et les briques des consuls.



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