Le maire et le baron : chroniques d’une brouille à Cailhau

A vendre à Cailhau

À Cailhau, au tournant du XXᵉ siècle, deux hommes font la pluie et le beau temps sur la commune : d’un côté, le baron Detours, aristocrate, grand propriétaire terrien et gardien des traditions locales ; de l’autre, Eliacin Gabelle, vigneron cossu et premier magistrat du village depuis l’été 1896.

Pendant longtemps, ces deux notables mènent grand train de concert, partageant l’autorité locale dans une entente cordiale et polie. Le baron bénéficie même d’un privilège consenti par l’ancien maire, Isidore Dormières, et renouvelé par Gabelle : une clé personnelle du cimetière communal pour venir se recueillir à discrétion sur le caveau de ses ancêtres.

Mais derrière la façade bourgeoise, les finances du maire prennent l’eau. Pour maintenir les apparences et faire face aux crises du vignoble languedocien, Eliacin a un besoin urgent de liquidités. Le 1ᵉʳ avril 1899, il sollicite son compère le baron pour un prêt privé de 2 000 francs. Entre notables, l’accord est vite trouvé : Gabelle s’engage sur un billet à restituer la somme avant le 1ᵉʳ janvier 1900. S’il tarde, un intérêt modéré de 3 % l’an s’appliquera, avec une date butoir absolue fixée au 1ᵉʳ avril 1901.

Le terme d’avril 1901 arrive, mais la cassette reste vide. Pire encore : Gabelle fait le mort, ignore les relances et ne verse pas le moindre centime. Le baron, piqué au vif par ce qu’il qualifie d’emblée de « mauvaise conduite », balaie les égards mondains. En juillet 1901, il transmet le billet impayé à son homme de loi, Mᵉ Charles Germa, avoué à Limoux. Le 22 juillet 1901, le tribunal condamne le maire et accorde au baron une inscription d’hypothèque judiciaire sur ses propriétés.

EXTRAIT-1 Le maire et le baron : chroniques d'une brouille à Cailhau

Le baron croit tenir sa garantie, mais il ignore qu’il n’est qu’un poisson parmi d’autres dans la nasse des créanciers de Gabelle. Dès mai 1903, un négociant de Béziers, François Cavallié, fait dresser un procès-verbal de saisie immobilière. Quand ce dernier renonce, c’est l’Église qui s’engouffre dans la brèche : l’abbé Georges Mittou, supérieur du Petit Séminaire de Carcassonne et créancier lui aussi, reprend la procédure à son compte par jugement du 16 mars 1904. Mᵉ Germa est chargé de mener la vente aux enchères pour le compte de l’abbé.

À l’été 1904, les murs du canton se couvrent d’immenses affiches : la ruine du maire est offerte en spectacle. Le vendredi 26 août 1904 à 8 h 30, au Palais de Justice de Limoux, l’ensemble du patrimoine d’Eliacin Gabelle est mis à prix pour 10 000 francs, en un lot unique. Le déballage est complet : 24 parcelles de terres et de vignes réparties sur toute la commune de Cailhau, une grande maison de maître de deux à trois étages ceinte de cyprès et d’aubépines, mais aussi tout le train de vie du domaine, deux chevaux de seize ans, un break bourgeois à quatre roues, deux charrettes, des foudres vinicoles et 35 comportes à vendange.

Le jour des enchères, le coup de théâtre est total. Alors que les créanciers attendent la curée, c’est l’épouse d’Eliacin Gabelle, Catherine, qui lève la main et fait adjuger le domaine à son nom pour la somme de  21000 francs ! Grâce à ses biens propres et à une manœuvre juridique imparable, le couple conserve son toit, ses foudres et ses vignes. Pour le baron Detours, le réveil est brutal : les créanciers de premier rang et les frais de justice raflent tout. Son hypothèque arrive trop tard (« pas en rang utile »). Non seulement il ne récupère pas ses 2 000 francs, mais il doit débourser 194 francs de sa poche au début de 1905 pour payer les frais de poursuites. Résigné et amer, le baron griffonne sur son registre : « Cette somme est à considérer comme perdue ».

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais Eliacin Gabelle, toujours maire de son village, a la rancune tenace. Humilié publiquement par ce procès, il médite sa riposte. Ne pouvant ruiner le baron, il décide de le frapper au cœur : il fait discrètement changer la serrure du cimetière communal pour confisquer l’accès des Detours à leur caveau familial.

La mesquinerie met le feu aux poudres. Le mardi 7 mars 1905, apprenant la nouvelle, le baron prend sa plume et adresse à Gabelle un mot glacial :

EXTRAIT-2 Le maire et le baron : chroniques d'une brouille à Cailhau

« Monsieur,

J’ai appris hier indirectement et par hasard que vous aviez donné des ordres en votre qualité de maire pour faire changer la serrure du cimetière de Cailhau. Si cela est vrai, et je n’ai pas à en douter, je ne me dissimule pas que cette mesure est prise par vous contre moi et ma famille.

Vous n’ignorez pas que ma famille a été autorisée par M. Dormières, maire de Cailhau, à avoir une clef du cimetière pour que nous puissions aller prier et pleurer sur la tombe de ceux qui nous ont quittés. Vous-même, dès que vos concitoyens vous eurent donné le pouvoir, saviez très bien cette situation, et jusqu’à maintenant, depuis plus de vingt ans, nous avons pu en toute liberté rendre nos devoirs à nos pauvres disparus. Il paraîtrait que dorénavant et par votre volonté, il n’en sera plus de même.

Si par cet acte odieux et méchant vous voulez nous atteindre dans nos sentiments les plus intimes, les plus chers, les plus sacrés, vous aurez touché juste. Rien ne nous sera plus cruel, et vous aurez la joie d’avoir ajouté un chagrin de plus à ceux que nous avons déjà à supporter.

C’est votre droit, vous avez le pouvoir, mais vous l’exerciez bien autrement quand je le partageais avec vous.

Il est une chose devant laquelle tout s’efface et devant laquelle tout s’incline : c’est la mort.

Et maintenant, réfléchissez à ce qu’il vous reste à faire.

Je vous salue. »

C’est ainsi qu’un billet sous seing privé d’avril 1899, après avoir traversé le tribunal de Limoux et les criées publiques, s’acheva dans le ressentiment le plus pur : une brouille de clocher où la dignité des défunts servit d’ultime cartouche dans la guerre sourde entre le baron floué et le maire endetté.

B.F.

Sources : Archives personnelles

Généalogie de Cailhau

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